Cherreads

Chapter 56 - **Le Sourire qui Cache Tout**

**Le Sourire qui Cache Tout**

Le stade grondait comme une bête affamée. Vingt mille voix hurlaient contre Alex. Sur les pancartes : « L'Invincible doit tomber », « Khan va te briser ». Alex marcha seul dans le tunnel sombre, les poings serrés, le souffle court.

Quand il monta sur le ring, la foule le huait sans retenue. Khan était déjà là, torse nu, souriant largement comme toujours. Ce sourire qui ne quittait jamais son visage.

L'arbitre les fit approcher.

« T'as entendu la foule ? » lança Khan d'une voix basse, presque amusée. « Même eux veulent que tu tombes ce soir, Invincible. Personne n'aime un mec qui gagne tout le temps. »

Alex le fixa droit dans les yeux, le visage fermé.

« T'as raison. Tout le monde attend que je tombe. Toi aussi tu vas attendre. »

Khan éclata d'un rire court.

« L'Invincible… Ça fait trop longtemps que t'aurais dû te faire casser la gueule. Ce soir, je vais te rendre service. »

Le gong retentit.

---

Les trois premiers rounds furent violents. Alex dominait. Ses coups étaient précis, rageurs. À la fin du troisième, Khan reculait, le nez en sang, mais il souriait toujours.

« C'est tout ce que t'as ? » cria Khan en crachant du sang. « Allez, frappe plus fort ! Montre-leur que t'es vraiment invincible ! »

Alex ne répondait pas. Il frappait. Chaque coup partait des tripes.

---

Puis au quatrième round, Khan changea.

Le premier direct arriva dans le foie d'Alex comme une barre de fer chauffée à blanc. Ses jambes se dérobèrent avant que son cerveau comprenne. Il chercha de l'air — rien. Juste un vide brûlant qui s'élargissait entre ses côtes. Puis le crochet à la tempe. Le monde bascula. Les lumières du plafond se multiplièrent, se confondirent. Le sol monta vers lui.

La foule explosa.

« Ouais ! » hurla Khan, le sourire plus large que jamais. « Voilà ! C'est ça que tout le monde veut voir ! »

Alex tomba à genoux. Du sang coulait de sa bouche et de son arcade. Son œil gauche était presque fermé. Le tapis était déjà sombre autour de lui.

---

Sixième round.

Le bruit du stade disparut.

La cuisine. La lumière jaune et sale. Le bruit d'une assiette qui se brise.

Maman sur le carrelage.

Lui, dans l'embrasure de la porte, douze ans, les jambes en coton.

Il s'était jeté entre eux. Le poing de son père était arrivé — énorme, inévitable — et l'avait traversé comme s'il n'existait pas. Et lui il avait reculé. Il avait reculé.

Il avait reculé.

Alex murmura dans le vide, les lèvres à peine remuantes :

« Maman… »

Juste ça. Juste ce mot.

Une larme se mélangea au sang sur sa joue.

Khan s'approcha. Son sourire tenait toujours, mais sa voix sonnait différemment.

« Relève-toi, champion. Tout le monde attend que tu tombes. Moi aussi. »

Alex releva lentement la tête. Ses yeux rougis rencontrèrent ceux de Khan.

Et quelque chose changea dans le regard de Khan.

Ce visage à genoux. Ce visage défait, ravagé, les yeux pleins de larmes et de quelque chose qui ressemblait à du pardon.

Milo.

Le bitume froid. La nuit. La barre de fer encore dans la main de Khan. Et Milo qui avait levé les yeux vers lui une dernière fois — exactement comme ça. Exactement ce regard-là.

« Non… » murmura Khan pour lui-même.

Sa gorge se serra. Son sourire vacilla.

---

Alex se redressa en tremblant. Ses jambes ne tenaient presque plus. Sa voix sortit rauque, brisée :

« Si je reste à terre… c'est comme si je te tuais une deuxième fois. »

Il ne parlait plus à Khan. Il ne parlait plus à personne dans ce stade.

Khan recula d'un pas. Son sourire tremblait aux commissures.

« Ferme-la… » grogna-t-il. « Ferme ta gueule et bats-toi ! »

Alex chargea. Ce n'était plus de la technique. C'était autre chose — quelque chose de plus profond, de plus laid, de plus nécessaire.

Il frappa en hurlant.

Le premier jab atteignit la mâchoire de Khan avec un bruit sec, claquant. La tête de Khan pivota. Il vit des étoiles.

Un crochet. Khan recula d'un pas, ses jambes moins assurées qu'avant.

« Tu ne sais rien de moi ! » cria Khan, la voix qui fendait malgré lui. « Tu sais pas ce que c'est de tuer quelqu'un que t'aimais ! »

Alex ne l'entendait plus vraiment. Les larmes coulaient librement sur ses joues, se mêlaient au sang, tombaient sur le tapis.

Puis il sentit quelque chose monter du sol. Depuis ses jambes. Depuis ses reins. Depuis tout ce qu'il avait gardé enfermé depuis des années.

L'uppercut parti du sol comme une décharge.

Khan tenta d'esquiver — trop tard. Le poing remonta sous son menton avec une violence sourde, profonde, irrévocable. Sa tête partit en arrière. Le sourire se brisa enfin. Ses yeux s'agrandirent — surprise, douleur, et autre chose. Quelque chose qui ressemblait à du soulagement.

Il s'effondra lourdement sur le tapis.

---

Le stade retint son souffle une seconde entière.

Puis explosa.

L'arbitre compta. Alex ne l'entendait pas. Il restait debout, titubant, le visage ravagé. Puis ses jambes cédèrent à leur tour. Il tomba à genoux, le front contre le tapis, les épaules secouées de sanglots silencieux.

*La cuisine. La lumière jaune.*

*Maman qui souriait malgré tout.*

*"T'en fais pas, mon grand."*

Est-ce qu'il pourrait se pardonner un jour ?

Il ne savait pas.

---

Khan fixait les lumières du plafond. Une larme coula sur sa tempe et disparut dans ses cheveux. Il souriait encore — faiblement, différemment. Ce sourire n'était plus un masque. C'était juste ce qui restait quand tout le reste s'était effondré.

« Milo… » murmura-t-il dans un souffle. « Pardonne-moi, frère. »

Personne ne l'entendit.

Le vrai KO n'était pas sur le tapis, mais dans l'illusion que l'on peut fuir éternellement ce que l'on a été.

More Chapters