Le feu crépitait doucement, alimenté par des branches sèches qui se tordaient sous la chaleur. Par moments, une étincelle jaillissait et disparaissait aussitôt dans l'air, avalée par la nuit.
Nox était assis à même le sol, les jambes repliées contre lui. Il portait une tunique sombre, trop large à certains endroits, rapiécée aux coudes et aux flancs. La poussière s'était incrustée dans le tissu, lui donnant une teinte plus terne encore. Une ceinture de cuir usée maintenait le tout en place, et ses bottes, fendillées au niveau des plis, portaient les marques de longs trajets. Sur ses épaules, un manteau léger, trop fin pour les nuits, tombait sans vraiment le protéger.
En face de lui, Althar. Son manteau épais, d'un brun sombre tirant vers le noir, descendait jusqu'à ses mollets. Le tissu était robuste, renforcé à certains endroits par des pièces de cuir rigide cousues grossièrement. Sous celui-ci, on devinait une tenue plus ajustée, faite pour le mouvement, ainsi que des protections discrètes au niveau des avant-bras. Son marteau, posé à sa droite, semblait trop lourd pour appartenir au même monde que le reste, massif, brut, sans ornement inutile.
Entre eux, une petite sacoche en cuir reposait à moitié entrouverte. À l'intérieur, plusieurs pages étaient empilées sans véritable ordre, certaines dépassant, on aurait dit qu'elles étaient vivantes et qu'elles essayaient de trouver une sortie. À la lumière du feu, leurs sigles accrochaient parfois le regard, laissant apparaître de brèves lueurs instables, rien de constant, juste des éclats fugitifs comme un souffle discret qui traversait les lignes avant de disparaître.
Nox ne les quittait pas des yeux. Il fallait qu'il parle, qu'il dise quelque chose, qu'il ramène une normalité entre eux deux, même fausse. Pas parce qu'il avait pardonné. Parce qu'il avait besoin d'arriver à la capitale, et qu'il ne pouvait pas y aller seul.
— Al… Althar. Je veux venir avec toi dans la capitale. L'Église a essayé de me tuer il y a une éternité, et même pas dans ce royaume alors…
Althar ne répondit pas tout de suite. Il se contenta de pencher le buste en avant pour pousser les braises du bout d'une branche, ravivant la lueur orangée qui éclairait leurs visages par à-coups.
— Si tu veux… de toute façon j'allais te le proposer. Tu ne vas pas te cacher toute ta vie, et puis il va falloir que tu te trouves une vraie arme, lança-t-il en jetant un coup d'œil au bout de l'épée en bois qui dépassait du sac de voyage.
Nox ouvrit grand les yeux. Cela faisait trois ans qu'il contournait les grandes villes, longeant leurs frontières sans jamais les franchir, évitant les routes trop visibles, les regards qui s'attardaient un peu trop longtemps. Trois ans à vivre à côté du monde… sans jamais vraiment y entrer.
Et maintenant, il allait enfin passer de l'autre côté.
Un soulagement inattendu lui traversa la poitrine.
Il y avait réfléchi, bien avant ce moment. Si Althar avait refusé, il serait parti. Il s'était préparé à ça, sans jamais oser se l'avouer complètement. Une excuse simple… mais suffisante pour mettre fin à tout ça. Continuer à marcher aux côtés d'un homme qui avait tué des enfants, il ne s'en sentait plus capable.
Pourtant, maintenant qu'Althar avait accepté, cette décision restait suspendue quelque part en lui, inachevée.
Nox restait immobile, le visage tourné vers l'obscurité du sentier comme si ses yeux voulaient déjà y plonger, tandis que ses doigts s'enfonçaient nerveusement dans la terre froide, s'y agrippant comme pour ne pas être arraché à l'ombre de ces trois dernières années.
Althar marqua une courte pause, puis ajouta d'un ton détaché :
— On devrait y être… juste après la fin du tournoi.
Le mot resta en suspens entre eux. Nox releva lentement la tête, comme tiré de ses pensées.
— Le tournoi… on pourrait aller voir ?
Althar leva les yeux vers lui, aucun étonnement dans son regard, seulement une lassitude familière.
— Non.
La réponse tomba sans détour. Nox serra les mâchoires.
— Juste voir. On reste en dehors, on regarde, et…
— Non.
Même voix. Même calme. Mais cette fois, la fermeté ne laissait aucune place à la discussion. Nox détourna le regard, fixant les braises qui pulsaient lentement, comme un cœur irrégulier.
— Il y aura des porteurs de grimoire de Chapitre 2… peut-être même des 3, murmura-t-il. Ce serait utile de voir comment ils se battent.
Althar ne réagit pas. Alors Nox reprit plus bas pour lui-même :
— Ça fait trois ans que j'évite tout. Juste… une fois, j'ai jamais rien demandé…
Le bois se fendit dans le feu, libérant une gerbe d'étincelles. Althar resta silencieux un moment, le regard perdu dans les flammes, puis il expira lentement, comme s'il acceptait une contrainte inévitable.
— Si on veut arriver à l'ouverture du tournoi… il faudra passer par la zone de mort.
Nox tourna brusquement la tête vers lui.
— On peut pas juste accélérer ? Les zones de mort, même les porteurs au 3ème Chapitre les contournent, c'est rempli de créatures de danger damné voir maudit.
Althar eut un léger mouvement d'épaule.
— Celle d'Ignara est différente. Elle ne te tue pas si tu ne la regardes pas.
Le moment s'étira.
— Tant que tu gardes les yeux fermés… tu ne crains rien.
Il marqua une pause, puis ajouta avec un détachement troublant :
— Enfin… c'est ce qu'on raconte.
Althar étouffa les braises d'un geste du pied, prétextant qu'il était l'heure de dormir. Nox s'allongea, le regard tourné vers les étoiles. Elles étaient la seule chose qui lui permettait de trouver le sommeil, la seule présence capable d'éloigner la peur sourde que lui inspirait l'obscurité. Par moments, il avait l'impression qu'elles cherchaient à lui parler… comme si, au-delà de leur silence, un message attendait simplement d'être compris.
Nox se réveilla avant que la lumière ne perce complètement l'horizon. Le feu s'était éteint depuis longtemps, ne laissant derrière lui qu'un cercle de cendres tièdes et quelques braises assombries. L'air était encore frais, mais déjà chargé de cette sécheresse propre aux terres d'Ignara. Nox y trouva quand même un certain plaisir, respirant à pleins poumons pour profiter de cette fraîcheur avant que la chaleur ne reprenne ses droits. Althar dormait toujours, allongé sur le dos, parfaitement immobile, une main posée non loin du manche de son marteau.
Nox, lui, s'était déjà redressé. Sans un bruit, il attrapa son épée en bois et s'éloigna du campement, trouvant un espace dégagé entre quelques troncs noircis et des roches fendillées par la chaleur. Le sol y était dur, irrégulier, marqué par d'anciennes fissures qui semblaient s'étendre un peu plus chaque jour. Il inspira lentement, puis commença.
Au début, ses mouvements étaient simples, des frappes basiques répétées sans réfléchir, comme un rituel déjà ancré dans son corps. Toujours les mêmes angles, toujours les mêmes trajectoires. Il enchaînait sans s'arrêter, laissant son corps retrouver seul ses repères pendant que son esprit, encore embrumé, se mettait progressivement en place. Le bois fendait l'air dans un rythme régulier. Ses appuis s'ajustaient d'eux-mêmes, ses épaules se relâchaient, sa respiration se stabilisait. Peu à peu, ses gestes gagnaient en précision, en fluidité, chaque répétition effaçait la précédente et ne gardait que ce qui fonctionnait.
Le temps passait sans qu'il s'en rende compte. La lumière montait lentement, révélant davantage le paysage autour de lui, une étendue sèche, brûlée, où la végétation peinait à survivre. Quelques arbres tordus aux branches maigres projetaient des ombres étirées sur le sol craquelé, et au loin des reliefs sombres découpaient l'horizon, tremblant sous la chaleur qui commençait déjà à remonter de la terre.
Nox continuait, la répétition avait effacé toute hésitation.
Puis, sans réellement rompre le rythme, il eut une idée. Son regard se fixa sur un tronc à quelques mètres, et son esprit glissa vers son grimoire. La réponse vint aussitôt, cette sensation familière, profonde, comme un écho prêt à se déployer. Il ne pensa plus seulement au mouvement, il pensa à la transition, à l'instant où tout devait se rejoindre. Son corps se tendit, comme suspendu entre deux actions encore désynchronisées, puis il laissa l'écriture se déclencher.
L'espace céda. Sa présence disparut et réapparut ailleurs. Mais son geste, lui, n'avait pas suivi. La lame fendit l'air avant même qu'il ne retrouve son équilibre, coupant dans le vide avec un temps d'avance qui brisa complètement l'enchaînement. L'élan le força à décaler son appui, à rattraper son centre de gravité dans un mouvement imparfait. Il souffla brièvement, recula, reprit, sans pause.
Cette fois, il chercha autre chose, pas seulement l'endroit, mais le moment. Il laissa son regard s'ancrer dans la cible, concentrant son attention sur ce qu'il ne voyait pas encore, l'instant précis où son corps existerait de nouveau à cet endroit. Il déclencha, disparut, réapparut… et attendit une fraction de trop. Le coup partit en retard, heurtant le tronc sans conviction. La lame glissa sur l'écorce sèche, produisant un bruit sourd, sans accroche, sans impact réel.
Nox serra les dents, mais ne s'arrêta pas. Il recula et recommença, encore. Le rythme changea peu à peu, ses essais ne se distinguaient plus vraiment les uns des autres. Les échecs s'enchaînaient, mais chaque tentative modifiait imperceptiblement la suivante, parfois trop tôt, parfois trop tard, parfois presque juste… avant de lui échapper à nouveau. Son souffle se faisait plus lourd, ses muscles commençaient à tirer et son mana s'épuisait. Mais il continuait.
Un claquement sec retentit derrière lui. Nox s'arrêta net.
— Pas mal.
Il se retourna et jeta un regard mauvais. Althar était assis près des cendres du feu, éveillé depuis un moment déjà, l'observant sans bouger, comme s'il avait assisté à toute la scène sans juger nécessaire d'intervenir.
— T'as enfin compris que ton écriture sert pas juste à fuir.
Nox reprit s, on souffle, encore déséquilibré par son dernier enchaînement.
— Mouais enfin bon j'ai hâte d'avoir une signature.
Nox avait songé à d'autres moyens de gagner en puissance. Récupérer une écriture d'espace offensive était trop rare, illusoire. Mais il y avait autre chose. Althar le lui avait expliqué une fois, à chaque nouveau Chapitre le grimoire proposait une signature sur une écriture au choix. Il choisissait la page, et le grimoire proposait alors deux voies façonnées par l'âme même du porteur, deux manières différentes de faire évoluer cette écriture, de la transformer, de la pousser au-delà de ce qu'elle était à la base.
Il repensa à sa téléportation. Une écriture de déplacement pur, difficile à maîtriser, inutile en combat direct. Mais avec la bonne signature… peut-être qu'elle pouvait devenir dangereuse pour ses ennemis. Il n'avait aucune idée de ce que son grimoire verrait en lui. Mais il espérait que les deux voies proposées iraient dans ce sens.
Un léger rictus passa sur le visage d'Althar.
— Ouais… Enfin crois moi que ta signature peut vite te décevoir… Bref, viens ici.
Nox le rejoignit sans poser de question.
— On va entrer dans Ignaris, la capitale d'Ignara, d'ici peu. Faut que je t'avertisse.
Althar s'accroupit, posa les avant-bras sur ses genoux.
— Tu connais un peu Nerevia.
Le nom ne provoqua aucun mouvement visible. Mais son ventre se remua. Des images affleurèrent sans prévenir, le rire discret de son père, la voix douce de sa mère, rien de précis, juste des fragments, mais assez pour que sa respiration se fasse un peu plus lente.
Althar laissa passer le silence avant de reprendre.
— Et même si tu n'as jamais mis les pieds dans une vraie ville, tu as dû comprendre comment fonctionne Dolmira depuis qu'on voyage. Le rythme, la façon de parler aux gens, ce qu'on fait et ce qu'on ne fait pas.
Nox hocha lentement la tête.
— Le royaume du feu, c'est autre chose. Et il y a une chose à savoir avant qu'on entre dans Ignaris.
Nox releva les yeux.
— On ne croise pas le regard des gens même du bas-peuple. On peut te défier en pleine rue pour un regard de travers.
— Te défier en…
— En duel. Et ce n'est pas symbolique. Si tu acceptes, tu te bats, souvent jusqu'à la mort. Si tu refuses, tu pars en courant et tout le monde le voit et alors là ton statut deviendra comme celui d'un dépossédé.
Il marqua un temps.
— Donc tu marches droit, tu ne fixes personne, tu ne réponds à personne, tu me suis.
Nox n'avait pas besoin qu'on le lui répète. La dernière fois qu'il avait soutenu un regard plus longtemps qu'il n'aurait dû, il avait perdu plus que de la fierté…
Un souffle chaud traversa l'espace entre eux, soulevant un peu de poussière avant de retomber aussitôt.
Nox préféra changer de sujet.
— J'ai une question. À Nerevia, c'était le royaume de l'eau, mais les gens priaient les cinq dieux. C'est pareil à Ignara ?
Althar hocha la tête.
— Pareil partout. Les cinq dieux sont reconnus dans tous les royaumes. Simplement, chacun en honore un plus que les autres, celui qui lui correspond. À Ignara, le feu passe avant tout. À Nerevia, c'était l'eau. Mais les autres ne sont jamais oubliés.
Nox resta silencieux. Sa main remonta lentement contre sa poitrine, là où le grimoire reposait.
— Donc il n'y a nulle part où on prie les dieux primordiaux. Le dieu de l'espace, par exemple.
Althar le regarda un instant avant de répondre.
— Si. Chaque royaume a le sien. Un dieu primordial, vénéré dans l'ombre par un culte composé de ceux qui ont tourné le dos aux cinq. A Ignara c'est le culte de la lumière je crois.
Il marqua un temps.
— Et chacun de ces cultes est passible de mort.
Sa voix était calme. Et pendant un instant, bref, à peine perceptible, une ombre passa dans son regard. Pas de la colère, pas de la peur, un chagrin plus fatigué, plus ancien, comme une trace qu'il n'avait pas totalement effacée. Puis ça disparut.
— Pas parce que ces éléments ne devraient pas exister, ajouta-t-il.
Nox leva les yeux vers lui.
— Et… c'est quoi la raison ?
— Parce que la foi, c'est du pouvoir. Et l'Eglise ne veut pas le partager.
Althar se redressa.
— Allez. Prends tes affaires, on y va. Si je me trompe pas… on atteindra la zone de mort avant la tombée de la nuit.
