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Chapter 52 - chapitre 1 imposture

**L'ombre du frère**

**Chapitre 1 – Le préféré**

Je m'appelle Nathan.

Et je n'ai jamais vraiment existé.

Pas pour maman.

Pas pour le monde.

Lastien était tout.

Grand, large d'épaules, cheveux noirs qui brillaient comme une couronne sous le soleil, yeux verts qui faisaient taire les adultes d'un seul regard. À quatorze ans il avait rejoint la guilde des Lames Écarlates. À seize, il était déjà une légende. Il revenait des missions couvert de sang et de gloire, posant sur la table des trophées encore chauds : griffes de dragon, cornes de démon, cœurs calcinés qui fumaient encore.

Maman le serrait alors contre elle en pleurant de joie.

« Mon garçon… mon soleil… tu es le meilleur. Tu es tout ce que j'ai toujours rêvé. Je t'aime tellement, Lastien. Ne me quitte jamais, d'accord ? »

Moi, j'étais l'ombre. Un an de moins. Corps maigre, épaules voûtées, notes moyennes. Des amis qui oubliaient mon prénom avant même d'avoir tourné la tête. Je passais mes journées dans le grenier poussiéreux, à lire des grimoires que personne ne me prêtait, à regarder par la lucarne mon frère briller.

Maman traversait la pièce sans jamais me voir.

« Lastien va devenir quelqu'un, disait-elle d'une voix pleine d'espoir. Toi, Nathan… tu es juste… là. Tu ne fais pas de bruit, c'est déjà bien. »

Quand Lastien rentrait blessé, elle s'agenouillait devant lui, les mains tremblantes de tendresse.

« Laisse-moi te soigner, mon amour. Tu as mal ? Dis-moi où. Maman est là. Tu es si courageux… si fort… Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »

Je restais caché dans le couloir sombre, les poings serrés jusqu'au sang. Je me répétais en silence : « Si j'étais comme lui… elle m'aimerait peut-être aussi. »

Je l'imitais la nuit, dans le jardin. Je marchais comme lui, je souriais comme lui, je brandissais une épée en bois jusqu'à en avoir les bras en feu. Je me coupais. Je saignais. Je continuais quand même, les larmes coulant sur mes joues.

Le jour où il partit affronter le Roi Démon, Lastien se pencha vers moi et m'embrassa sur le front. C'était rare. Presque maladroit.

« Prends soin de maman pour moi, petit frère. Je reviens vite, promis. »

Je hochai la tête, la gorge nouée.

« Oui… fais attention à toi. »

Au fond de moi, une voix froide murmurait : « Il ne reviendra pas. Et peut-être… c'est mieux comme ça. »

Trois semaines plus tard, la guilde ramena un cercueil fermé.

Mais la ville ne le sut jamais.

Les compagnons de Lastien avaient décidé que le héros ne pouvait pas mourir. Pas pour les gens d'ici. Pas pour l'espoir qu'il représentait. Ils dirent à tout le monde qu'il avait survécu, qu'il était simplement blessé et qu'il reviendrait bientôt. Seule maman et les compagnons savaient la vérité.

Maman s'effondra sur le seuil comme si on lui avait arraché le cœur.

« Non… non, pas mon Lastien… pas mon soleil… »

Elle ne criait pas. Elle répétait juste son nom en boucle, la voix brisée, les larmes inondant son visage :

« Lastien… Lastien… reviens… je t'en supplie… Je ne peux pas vivre sans toi… Mon garçon… mon tout… »

Je restais dans le couloir, immobile. Pas une larme sur mon visage. Juste ce vide immense qui me remplissait.

*Je ne veux pas qu'elle pleure comme ça.*

*Je ne supporte pas de la voir détruite.*

*Elle veut juste être heureuse. Elle veut juste son soleil.*

*Et je sais comment faire.*

*Je sais exactement comment.*

*Je peux être lui. Je peux lui rendre son sourire.*

*Même si ça me tue à l'intérieur.*

*Même si je dois disparaître complètement.*

*Pour elle… je vais devenir Lastien.*

Cette nuit-là, je coupai mes cheveux comme les siens. Je pris ses vêtements trop grands pour mon corps frêle. Devant le miroir fêlé, je m'entraînai à parler comme lui, à sourire comme lui. Et je me dis à voix basse, les larmes coulant enfin :

« Maintenant, je suis tout ce qu'il lui reste. Maintenant, je dois être lui. Sinon… elle n'aura plus rien. Et moi non plus. »

Le lendemain matin, j'entrai dans la cuisine. Ma voix tremblait un peu quand je murmurai :

« Maman… je suis revenu. »

Elle leva les yeux. Lentement. Ses lèvres se mirent à trembler.

« Lastien… ? »

Elle se leva, vacillante, et me serra contre elle de toutes ses forces.

« Mon garçon ! Mon soleil ! Tu es revenu… tu es vraiment revenu ! Oh mon Dieu, merci… merci… »

Elle pleurait contre mon épaule, me caressait les cheveux, répétait sans arrêt :

« Je t'aime… je t'aime tellement… ne me quitte plus jamais, d'accord ? Promets-le-moi. »

« Je te le promets, maman. »

Je souriais comme Lastien. Mais à l'intérieur, tout se brisait.

Les compagnons de la guilde savaient, bien sûr. Ils virent tout de suite la différence. Ils virent la peur dans mes yeux, mes mains qui tremblaient. Mais ils firent semblant. Ils firent semblant devant la ville entière. Parce que si leur héros mourait vraiment, la ville s'effondrerait. Les gens avaient besoin de croire que Lastien était vivant. Alors ils jouèrent le jeu. Ils m'appelèrent Lastien. Ils me tapèrent dans le dos en public. Et en privé… ils savaient que pendant les batailles, ce seraient eux qui feraient tout le vrai travail. Moi, je serais juste là pour sourire et faire illusion.

Ce soir-là, la guilde organisa une petite fête pour célébrer le « retour miraculeux » de leur héros. Tout le monde riait, levait des verres, tapait dans le dos de « Lastien ».

« Putain, on a cru t'avoir perdu ! »

« T'es toujours le meilleur, Lastien ! »

« À notre soleil ! La ville va être folle de joie ! »

Maman rayonnait. Pour la première fois depuis des semaines, elle souriait vraiment. Elle me servait à manger, me caressait la joue.

« Regarde comme ils t'aiment tous… Mon garçon est rentré. Tout va bien maintenant. »

Et pendant que tout le monde souriait, riait, portait des toasts à mon frère… moi, je pleurais.

Je pleurais en silence, le visage baissé vers mon assiette pour que personne ne voie les larmes qui coulaient sans s'arrêter.

*Pourquoi est-ce que c'est si douloureux d'être enfin aimé ?*

*Parce que cet amour n'est pas pour moi. Il est pour lui. Pour un mort.*

*Je suis en train de voler la vie de mon frère. Et le pire… c'est que j'en ai besoin.*

*Si je dis la vérité maintenant, maman va mourir de chagrin. Elle va me haïr. Elle va me regarder comme avant… comme si je n'existais pas.*

*Je n'ai pas le choix. Je dois continuer. Je dois sourire. Je dois être lui.*

*Mais chaque fois qu'elle m'appelle « mon soleil », j'ai l'impression qu'on m'enfonce un couteau dans la poitrine.*

*Je suis un imposteur. Un voleur de vie. Un fantôme qui porte le visage de son frère.*

*Et si un jour ils découvrent la vérité… ils me tueront. Et maman… maman ne me regrettera même pas. Parce que je ne suis personne.*

*Je veux juste qu'on m'aime. Juste une fois. Même si c'est un mensonge.*

*Je suis tellement fatigué… tellement vide…*

Les larmes continuaient de couler, chaudes, silencieuses, pendant que les rires résonnaient autour de moi.

Je serrai les poings sous la table jusqu'à ce que mes ongles fassent saigner mes paumes.

Personne ne remarqua rien.

Je m'appelle Nathan.

Et ce soir-là, pendant que tout le monde fêtait le retour de Lastien…

je pleurais la mort de Nathan.

**À suivre**

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