**L'ombre du frère**
**Chapitre 3 – La fissure qui craque**
Les jours passaient, mais la fissure en moi grandissait chaque matin.
Je continuais à porter le masque de Lastien. Je souriais quand la ville m'acclamait. Je ramenais des trophées que je n'avais pas gagnés. Maman me serrait dans ses bras tous les soirs en murmurant « mon soleil ».
Mais la nuit, dans le jardin, ma peau noire revenait. Les cornes poussaient. Les ailes battaient. Et la faim démoniaque me murmurait que tout cela n'était qu'un mensonge qui finirait par me dévorer.
Ce soir-là, tout a basculé.
Maman avait préparé un dîner spécial. La table était mise avec les belles assiettes. Elle avait même allumé des bougies. Quand je suis entré dans la cuisine sous l'apparence de Lastien, elle m'a accueilli avec ce sourire que je connaissais trop bien.
« Mon soleil ! Assieds-toi. J'ai fait ton plat préféré. Tu as l'air fatigué… mais fort. Comme toujours. »
Je me suis assis. Ma gorge était serrée. Nous avons mangé en silence pendant quelques minutes, puis elle a posé sa main sur la mienne.
« Lastien… je suis si heureuse que tu sois revenu. Chaque jour je remercie le ciel de t'avoir gardé en vie. Sans toi, cette maison serait vide. Je serais vide. »
C'est là que quelque chose s'est brisé en moi.
Je n'ai pas pu retenir les larmes plus longtemps. Elles ont coulé, chaudes, silencieuses d'abord, puis de plus en plus fortes. Ma main s'est mise à trembler sous la sienne.
Maman a froncé les sourcils.
« Lastien ? Qu'est-ce qui ne va pas, mon garçon ? Tu as mal quelque part ? »
Je secouai la tête. Ma voix sortit cassée, rauque, plus du tout celle de Lastien.
« Maman… arrête. »
Elle se figea.
« Comment ça, arrête ? »
Je retirai ma main. Les larmes coulaient maintenant sans retenue. Je baissai la tête, les épaules secouées de sanglots.
« Je ne suis pas Lastien… »
Le silence tomba comme une pierre.
Maman me regardait, les yeux écarquillés.
« Qu'est-ce que tu racontes ? Bien sûr que tu es Lastien. Tu es mon fils. Tu es revenu… »
Je relevai lentement le visage. Mes yeux étaient rouges, pas de colère, mais de douleur.
« Non, maman. Je ne suis pas lui. Je n'ai jamais été lui. »
Les flash-back arrivèrent d'un coup, comme des coups de poignard.
Je revis le grenier poussiéreux où je passais mes journées seul, à lire des grimoires que personne ne me prêtait.
Je revis maman traverser la pièce sans même tourner la tête vers moi.
« Lastien va devenir quelqu'un. Toi, Nathan… tu es juste… là. »
Je revis Lastien rentrer blessé, et maman s'agenouiller devant lui avec une tendresse infinie.
« Laisse-moi te soigner, mon amour. Tu es si courageux… Je ne sais pas ce que je ferais sans toi. »
Je revis le jour où il est parti affronter le Roi Démon. Son baiser sur mon front.
« Prends soin de maman pour moi. Je reviens vite. »
Je revis le cercueil fermé. Maman effondrée sur le seuil, répétant son nom en boucle, les yeux vides.
« Lastien… Lastien… reviens… je t'en supplie… »
Et puis moi, dans le couloir, serrant les poings.
*Je ne veux pas qu'elle pleure.*
*Je veux juste qu'elle soit heureuse.*
*Je sais comment faire.*
Les larmes coulaient de plus en plus fort. Ma voix se brisa complètement.
« Je… je l'ai vu mourir. Je savais qu'il ne reviendrait pas. Et quand ils ont ramené le cercueil… tu t'es effondrée. Tu pleurais comme si le monde s'était arrêté. J'ai pas supporté, maman. Je voulais juste que tu arrêtes de souffrir. Alors j'ai coupé mes cheveux. J'ai pris ses vêtements. J'ai appris à marcher comme lui, à parler comme lui… Je suis devenu lui pour toi. Pour que tu aies encore ton soleil. »
Maman porta une main à sa bouche. Ses yeux se remplirent de larmes.
Je continuai, la voix entrecoupée de sanglots :
« Pendant tout ce temps, je savais que je n'étais pas lui. Les compagnons savaient aussi. Ils faisaient semblant pour la ville, pour que personne ne sache que le vrai héros était mort. Mais moi… moi je volais sa vie. Chaque fois que tu m'appelais "mon soleil", ça me tuait un peu plus. Parce que cet amour… il n'était pas pour moi. Il était pour lui. »
Je pleurais tellement que je peinais à respirer.
« Et le pire… c'est que même en étant lui, je voyais bien que tu ne m'avais jamais vraiment aimé quand j'étais Nathan. Tu disais que j'étais juste… là. Que je ne servais à rien. Que je faisais pas de bruit. Malgré ça… malgré que je ne servais à rien… j'étais quand même là. J'étais ton fils aussi. Et tu ne m'as jamais dit que tu étais contente que je sois là. Jamais. Pas une seule fois. »
Ma voix devint un murmure brisé.
« J'aurais juste voulu… juste une fois… t'entendre dire que tu étais contente que Nathan existe. Même s'il n'était pas comme Lastien. Même s'il était invisible. »
Je m'effondrai complètement, le front contre la table, secoué de sanglots violents. Les larmes formaient une flaque sur le bois.
« Je suis désolé, maman… Je suis tellement désolé d'avoir menti. Je voulais juste que tu sois heureuse… Mais maintenant je suis un monstre. Un vrai démon. Et je ne sais plus qui je suis. »
Le silence dura longtemps. Seuls mes sanglots résonnaient dans la cuisine.
Puis j'entendis la chaise de maman racler le sol.
Elle s'agenouilla lentement devant moi. Ses mains tremblantes prirent mon visage baigné de larmes. Elle me força doucement à relever la tête.
Ses yeux étaient pleins de larmes, mais aussi d'une douceur que je n'avais jamais vue dirigée vers moi.
Elle m'attira contre elle et me serra dans ses bras, fort, comme elle n'avait jamais serré Nathan.
Ses lèvres tremblèrent contre mes cheveux.
« Je suis tellement contente que tu sois avec moi, Nathan. »
Fin...
