La Fille aux Plumes
Le vent se levait sur le village quand ils vinrent la chercher.
Kaya n'avait pas dormi. Toute la nuit, les anciens avaient tissé pour elle cette coiffe immense, chaque plume choisie, chaque couleur nouée à la main : le rouge du chef, le vert de la guérisseuse, le bleu du pêcheur, le doré de sa propre mère. Ils l'avaient habillée avant l'aube, en silence, comme on habille quelque chose de sacré et de fragile à la fois.
— Arrêtez de pleurer, avait dit le vieux prêtre en essuyant ses propres larmes, comme si c'était à elle qu'il s'adressait, et non à lui-même.
Kaya n'avait pas pleuré. Pas une fois. Elle avait regardé le ciel se strier d'orange et s'était laissé peindre le visage — deux traits bleus sous les yeux, comme des larmes qu'elle refusait de verser pour de vrai.
On lui avait tendu la longue lance ornée de perles, celle que seule la messagère du village portait le jour du grand passage. Chaque famille avait apporté quelque chose à tisser dans sa parure : une plume de faucon pour le courage, une mèche de laine teinte pour la mémoire des morts, un fragment d'os poli pour que les ancêtres la reconnaissent, où qu'elle aille.
— Chacun de vous m'a donné quelque chose pour ce jour, murmura-t-elle en refermant les doigts sur le bois lisse de la lance.
Elle savait ce qui l'attendait au-delà de la crête, dans la forêt où plus personne ne s'aventurait depuis la disparition des trois chasseurs, l'hiver dernier. On disait que quelque chose y vivait, quelque chose de plus vieux que le village lui-même, qui réclamait chaque génération une offrande vivante pour que la rivière continue de couler et que les récoltes ne meurent pas.
Kaya avait été choisie parce qu'elle était née un jour d'éclipse, disaient les anciens. Elle pensait, elle, que c'était surtout parce qu'elle n'avait plus de famille pour s'y opposer.
Le village entier s'était rassemblé au bord du chemin. Des enfants la regardaient avec des yeux ronds, n'osant pas comprendre ce qu'ils voyaient. Une vieille femme tendit la main pour toucher une des plumes de sa coiffe, comme on touche une relique.
Kaya leva le menton. Le vent souleva les longues mèches de cheveux teintées, les rubans, les plumes qui pendaient jusqu'au sol — tout ce poids de couleurs et de promesses que son peuple avait cousu sur elle, fil après fil, depuis la veille.
— Alors, dit-elle enfin, d'une voix qui ne tremblait pas, je n'ai pas peur.
Ce n'était pas tout à fait vrai. Mais porter les couleurs de chacun d'eux — le rouge, le vert, le bleu, le doré — c'était comme porter leurs mains posées sur ses épaules. Comment aurait-elle pu avancer seule, quand elle sentait tout un village marcher avec elle à chaque pas ?
Elle planta sa lance dans la terre, une dernière fois, en signe d'adieu. Puis elle se tourna vers la forêt, et s'avança, pieds nus, vers ce que personne n'était jamais revenu raconter.
