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Chapter 75 - tu me manque grand-frère

Chapitre 1

Mon frère écrivait des histoires. Beaucoup. Tout le temps.

Il les gardait dans un vieux cahier à spirale, coincé entre son lit et le mur, et il croyait que je savais pas où il était. Je savais. Je savais depuis le premier jour. J'avais juste décidé de faire semblant, parce que quand je faisais semblant, il me laissait rester dans sa chambre.

Le cahier avait une tache de café sur la couverture. Un coin arraché, là où il s'était énervé un jour. Je connaissais tout ça par cœur.

D'habitude, quand je poussais sa porte, il râlait. Il disait frappe. Il disait t'as pas de chambre à toi ? Il jetait une chaussette dans ma direction et il ratait à chaque fois. Il mettait sa musique trop fort pour que je comprenne rien. Il me parlait comme à un chien.

Et moi je restais quand même, assis par terre, à le regarder écrire. Il disait rien de gentil. Jamais. Mais quand il écrivait, il oubliait que j'étais là. Et quand il oubliait, il avait l'air bien.

Ce soir-là, il était pas là.

La maison était trop calme. Pas de porte claquée. Pas de musique. Pas de chaussette. Alors j'ai pris le cahier.

J'ai commencé par le début, comme il faut. La première histoire parlait d'un chevalier qui avait peur du noir. Un vrai chevalier, avec une armure et une épée, et il avait peur du noir. Je me suis marré tout seul dans le lit. J'imaginais mon frère en train d'écrire ça, assis à son bureau, sérieux comme un pape, et je me marrais encore plus.

La deuxième, c'était un dragon qui savait pas cracher du feu. Il essayait, il essayait, et à la fin il crachait de la fumée, et tout le monde applaudissait quand même. J'ai pensé que c'était un peu moi, cette histoire. J'ai pas trop aimé penser ça. J'ai tourné la page vite.

La troisième parlait d'un garçon qui parlait aux étoiles. Il leur demandait des choses et elles répondaient jamais, mais il continuait quand même. La quatrième, d'une fille qui réparait les horloges cassées. Elle rendait jamais l'heure exacte, juste une heure qui allait un peu mieux.

Puis un robot qui apprenait à dire pardon. Il mettait douze pages à le dire. Douze pages. Et quand il le disait enfin, la personne en face dormait déjà.

Toutes ses histoires finissaient bien. Même celles qui commençaient mal. Il y avait toujours quelqu'un qui revenait, ou quelqu'un qui restait. Toujours.

Je tournais les pages trop vite et je m'obligeais à ralentir. Je voulais pas que ça s'arrête. À chaque histoire, je riais un peu. Parfois j'avais la gorge serrée sans savoir pourquoi. Je relisais la phrase et je comprenais toujours pas.

Il y avait une histoire sur deux frères qui se disputaient pour un gâteau. Ils se détestaient pendant trois pages entières. Ils se criaient dessus, ils se tiraient le plat, ils se parlaient plus. Puis le grand donnait sa part au petit et disait qu'il avait pas faim.

J'ai relu celle-là. Deux fois. Trois fois.

Une fois, j'ai failli tricher. J'ai posé mon doigt sur la dernière page et j'ai failli la tourner direct, pour savoir. Je l'ai pas fait. J'avais pas le droit. C'était pas ma dernière page.

Dehors, il faisait nuit. Ma mère dormait. La lampe du couloir grésillait.

Je suis arrivé à la fin du cahier. Il restait une seule page. Une seule. Elle était écrite à l'encre, pas au crayon comme les autres. Comme s'il l'avait écrite pour de bon. Comme s'il voulait pas qu'elle s'efface.

Je me suis assis bien droit. J'ai respiré.

J'ai lu.

« Si tu lis ça, petit frère, sache que t'es con. Je t'avais dit de pas toucher à mes histoires. Si tu lis ça, c'est sans doute que je suis mort. Mais ça risque pas, parce que j'ai encore de nombreuses histoires à faire. Et surtout avec toi. »

Je me suis arrêté. J'ai relu. Les mots ont pas bougé. Ils étaient bien là, à l'encre, dans son écriture penchée, celle qu'il avait quand il était sérieux.

« Bref… petit frère, même si je te le dis pas souvent, sache que je t'aime. Grâce à toi je me sens moins seul. Et je jure que quand je rentrerai dans la vie active, je te laisserai pas tomber. Allez, maintenant dégage, petit con. »

J'ai fermé le cahier.

Et là, il était là. Debout dans l'embrasure de la porte. Bras croisés. Sourcils froncés, comme quand il faisait semblant d'être en colère.

— T'as lu mes histoires.

— Ouais.

— Je t'avais dit de pas y toucher.

— Je sais.

— C'est gênant.

J'ai secoué la tête.

— Non. Pas du tout.

Il a fait une tête bizarre. Comme s'il attendait que je me moque de lui. Comme s'il avait attendu ça toute sa vie.

— Je t'aime aussi, grand frère.

Il a rien dit.

Il a pas bougé. Il a pas souri. Il est resté là, dans la lumière du couloir, avec son air de jamais savoir quoi répondre. Il a ouvert la bouche. Il l'a refermée. Il a regardé ses pieds.

Puis il a disparu.

Pas comme on sort d'une pièce. Pas comme on ferme une porte. Il s'est effacé. La lumière du couloir est passée à travers lui. Et après, il y avait plus personne. Juste le mur. Juste le cahier sur mes genoux. Juste le bruit de la lampe.

— Tu me manques, grand frère.

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