— On s'arrête. Si on entre au village avec cette poussière sur nous, on aura l'air de fuyards. Les gardes d'Ignara ont le nez fin pour ce genre de détails.
Nox se laissa tomber contre une paroi rocheuse. Il était épuisé, non pas par la marche, mais par le poids de ce qu'il venait d'enfouir au fond de lui. Il fixa ses mains sales, les frottant machinalement l'une contre l'autre pour en détacher la croûte de boue séchée.
À côté de lui, Althar ne marqua pas la moindre pause. D'un geste fluide, sans que sa respiration ne trahisse le moindre effort, il extirpa de son sac une petite pierre gravée. Il la déposa au centre de l'abri et y injecta une impulsion de mana d'un doigt ferme. Aussitôt, une brise légère se mit à onduler dans l'air étouffant, chassant la poussière dans un murmure de fraîcheur.
— Une écriture de confort est gravée sur la pierre, expliqua Althar en s'asseyant. Élément air, mineure. Ça ne sert à rien en combat, mais ça évite de mourir de chaud quand on bivouaque dans ce pays.
Nox respira l'air frais avec gratitude. Cela lui faisait du bien de voir une magie aussi… pacifique. Pour lui, le grimoire était synonyme de meurtre, de poursuite ou de fuite.
— Comment tu fais pour rester aussi calme après… après tout ça ? demanda Nox, sa voix un peu enrouée.
Althar sortit un couteau et commença à tailler un morceau de bois, un geste répétitif qui semblait l'apaiser.
— Le calme n'est pas un sentiment, gamin. C'est un outil. Si tu laisses ton mana s'agiter au rythme de tes émotions, ton grimoire deviendra instable. Et t'auras beaucoup plus de mal à utiliser tes écritures
Il leva les yeux vers Nox, ses pupilles sombres sondant le regard jaune du garçon.
— Fais apparaître ton grimoire. Avant de repartir on va un peu travailler la « Sensation d'Encre ».
Nox hésita, puis ferma les yeux. Il chercha cette étincelle au centre de sa poitrine, ce poids familier qui vibrait avec son cœur. Un éclat de lumière tamisée apparut devant lui, et son livre se matérialisa. Il flottait doucement, ses pages bruissant comme sous l'effet d'un vent invisible. La couverture était simple, sombre, mais les bords semblaient s'effilocher en une brume noire, signe de son affinité spatiale.
— Ouvre-le à la première page, ordonna Althar.
Nox s'exécuta. La page était presque vide, à l'exception d'un unique sigle complexe : son écriture de téléportation.
— Ne l'active pas, prévint Althar. Contente-toi de faire circuler ton mana autour du sigle. Imagine que c'est de l'eau qui doit couler dans chaque trait, sans jamais déborder. Si tu veux maîtriser l'espace, tu dois d'abord maîtriser le contenant : ton propre livre.
Nox se concentra. Il sentit son énergie s'écouler lentement dans le papier. Ce n'était pas la brûlure vive d'un muscle qui force, mais une lassitude qui semblait vider son corps de l'intérieur, laissant ses membres étrangement cotonneux. Le sigle commença à briller d'un bleu électrique.
— C'est dur… murmura Nox, des perles de sueur coulant sur son front.
— C'est censé l'être. Tu es un Né-d'encre. Ton livre est né avec toi, il fait partie de ton âme. Chaque fois que tu l'utilises, c'est un morceau de toi que tu projettes dans le monde. Si tu ne respectes pas ton propre rythme, c'est lui qui finira par te dévorer.
Ils restèrent ainsi pendant ce qui parut être des heures.
Althar finit par sortir deux morceaux de viande séchée et un peu de pain dur de sa besace. Il en lança un à Nox.
— Mange.
Nox attrapa la viande et commença à mâcher lentement. Il vit le couteau d'Althar s'immobiliser sur le bois. Le chasseur ne taillait plus ; ses yeux s'étaient égarés vers l'horizon rouge, perdus dans un lointain que Nox ne pouvait pas atteindre.
— Althar… demanda soudain Nox. Est-ce que tu as déjà eu peur de quelqu'un ? Je veux dire… vraiment peur, au point de vouloir disparaître ?
Althar s'arrêta de tailler son bois. Son couteau resta suspendu au-dessus de la branche.
— Une fois, répondit-il d'une voix basse, méconnaissable. Dans le royaume de Dolmira.
Il posa son couteau et ses mains s'ouvrirent sur ses genoux.
— On fuyait avec des… compagnons. J'ai croisé le chemin d'un Cardinal de l'Église.
Nox arrêta de mâcher, suspendu aux lèvres de son mentor, il savait que Cardinal était le rang le plus élevé du cler
— C'est un Chapitre 4, continua Althar. Il manie l'élément Terre, comme moi… mais comparer ma magie à la sienne, c'est comparer un grain de sable à une montagne. Quand il est arrivé, l'air est devenu si dense que j'ai cru que mes poumons allaient s'écraser dans ma poitrine. Son mana… il était immense, Nox.
Althar serra les poings, et pour la première fois, Nox vit une lueur d'inquiétude passer dans ses yeux.
— J'espère que tu n'auras jamais à affronter un cardinal gamin. Face à ça, il n'y a pas de stratégie, pas de courage. Il n'y a que la mort, ou la chance de ne pas être remarqué.
Il se redressa brusquement, rompant le charme de son récit. Il ramassa la pierre d'air, et la fraîcheur s'évapora instantanément.
— Allez, debout. On a assez perdu de temps. On reprend la route. Si on veut une chambre à l'auberge avant qu'elle ne soit pleine de mercenaires, il faut qu'on bouge.
Le village apparut sans prévenir, posé au milieu des terres sèches comme un reste oublié du monde. Il n'y avait ni mur ni porte, seulement quelques habitations basses tassées les unes contre les autres. Construites exprès pour résister à la chaleur, pensa Nox. Le bois, noirci et fissuré, portait les traces d'anciens incendies, et la pierre semblait prête à s'effriter au moindre choc. L'air collait à la peau.
Pourtant, le village vivait. Des silhouettes passaient d'une maison à l'autre, des voix s'élevaient par bribes, rapides, discrètes.
— On y est, lâcha Althar sans ralentir. Fais pas de vague.
Nox hocha la tête, absorbé par ce qu'il voyait. La sueur glissant le long de leur nuque, ils s'engagèrent dans une rue plus étroite. L'atmosphère changea, la lumière du ciel disparut entièrement, filtrée par des toiles sombres tendues au-dessus d'eux. À la place, des lanternes diffusaient une lueur chaude et vacillante, projetant des ombres irrégulières sur les murs.
Nox ralentit instinctivement, puis s'arrêta.
Au-dessus des étals, les pages ne reposaient sur rien. Elles flottaient lentement dans l'air, maintenues en suspension par une force invisible, légèrement inclinées comme attirées par un point que Nox ne parvenait pas à percevoir. Le papier en lui-même n'avait rien de remarquable, certaines pages étaient jaunies par le temps, d'autres plus sombres, parfois marquées par des plis ou des déchirures. Elles semblaient banales… jusqu'à ce que le regard se pose sur ce qui y était inscrit.
Des sigles complexes recouvraient chaque page, tracés à l'encre sombre mais animés d'une lueur douce et constante. La lumière ne jaillissait pas, elle vibrait subtilement, comme un souffle régulier qui parcourait les lignes. La plupart de ces symboles brillaient d'un blanc pâle ou d'un gris discret, donnant à l'ensemble une apparence calme, monotone au premier abord. Des écritures mineures, des écritures simples. Rien qui ne valait vraiment le détour.
En s'attardant, les différences apparaissaient pourtant. Certains tracés étaient nets, parfaitement définis, leur lumière stable et maîtrisée, tandis que d'autres semblaient déformés, la page avait été sans doute arrachée dans la précipitation. Par moments, la lueur vacillait à peine, trahissant une instabilité difficile à expliquer.
Puis, au milieu de cette uniformité terne, une écriture se distinguait sans effort. Les sigles qui la recouvraient émettaient une lumière bleue, plus profonde, plus dense, sans pour autant être plus brillante. Contrairement aux autres, elle ne vibrait pas, sa lueur restait stable, calme. Le regard de Nox s'y accrocha. Les lignes paraissaient plus complexes, plus serrées, comme si elles obéissaient à une logique qui lui échappait complètement. En les fixant trop longtemps, il eut l'impression fugace qu'elles cherchaient à se réorganiser sous ses yeux, sans jamais vraiment y parvenir.
Wow, alors c'est ça une écriture majeure…
