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Chapter 8 - La Forge des Âmes Brisées

La poussière noire de la première bataille n'était pas encore retombée sur les rives du fleuve que Kwam passait déjà à l'étape suivante. Le lynchage de Zar n'avait été qu'une purge nécessaire, un nettoyage des scories avant que le métal pur ne puisse être frappé. Autour de lui, le village de Djigbê n'était plus un havre de paix agricole, mais une plaie ouverte dans la terre, un camp retranché où l'odeur du mil fraîchement récolté luttait avec les effluves de charogne des Sauvages de l'Éclipse.

​Kwam se tenait au centre de la place du village, ses yeux d'argent scrutant les visages des survivants. Il y avait là une cinquantaine de jeunes hommes, le regard vide, les mains tremblantes de la peur résiduelle de ceux qui ont vu l'abîme et qui s'en sont sortis par miracle.

​— Regardez-vous, lança Kwam. Sa voix, portée par le Sursaut du Noyau d'Asura, ne vibrait pas dans l'air, elle résonnait directement dans leurs poitrines. Vous pleurez vos morts. Vous tremblez devant l'ombre. Vous croyez que la première vague était la fin ? Ce n'était que le souffle avant la tempête. Les Sauvages ne sont pas des hommes. Ce sont des faucheurs envoyés par un monde qui ne connaît que la faim.

​Il fit un pas en avant, et la terre sembla gémir sous son poids.

​— Si vous restez tels que vous êtes, vous mourrez en bétail. Mais si vous acceptez de briser ce que vous appelez votre "humanité", je ferai de vous des démons capables de dévorer les démons. Qui parmi vous veut cesser d'être une proie ?

​Un silence de mort suivit. Puis, un jeune homme nommé Talla, le fils du jardinier que Kwam avait humilié plus tôt, s'avança. Ses yeux brillaient d'une haine froide, non pas contre Kwam, mais contre sa propre faiblesse.

​— Montre-nous, Architecte. Fais de nous ce que tu es.

​Kwam esquissa un sourire qui n'avait rien de bienveillant.

— Très bien. L'entraînement commence maintenant. On l'appellera la Cérémonie du Creuset de Fer.

​L'Éveil par la Douleur

​Pendant les trois jours qui suivirent, Kwam ne leur apprit pas à manier l'épée. Il leur apprit à ne plus ressentir. Utilisant la Résonance de la Terre Profonde, il fit jaillir du sol des monolithes de fer noir, disposés en un cercle parfait. Il força les recrues à s'asseoir au centre, torse nu, sous un soleil qui semblait vouloir calciner la terre.

​— La première leçon de l'Art de l'Éveil du Sang est la soumission de la chair, tonna Kwam. Votre sang est paresseux. Il stagne. Je vais le forcer à bouillir.

​Il posa ses mains sur le sol. Une onde de choc invisible traversa les monolithes. La température au centre du cercle grimpa instantanément à des niveaux insupportables. Les recrues hurlaient, leurs peaux commençaient à cloquer.

​— Ne fermez pas les yeux ! ordonna Kwam. Visualisez le flux de votre vie. Sentez la chaleur entrer dans vos os. Si vous refusez la douleur, elle vous consumera. Si vous l'embrassez, elle deviendra votre armure.

​Certains s'effondrèrent, le cœur lâchant sous la pression. Kwam ne les regarda même pas. Les corps étaient évacués par les femmes du village, dont les visages étaient désormais des masques de pierre. Il n'y avait plus de place pour le deuil, seulement pour la production de soldats.

​Talla, les dents serrées jusqu'à les briser, sentit soudain quelque chose basculer en lui. La douleur atroce se mua en une vibration sourde. Il venait de franchir le premier palier : l'ouverture involontaire des méridiens de base. Kwam, sentant cette mutation, s'approcha de lui.

​— Bien, Talla. Ton sang commence à s'éveiller. Maintenant, bois ceci.

​Il lui tendit une coupe remplie d'un liquide visqueux, un mélange de sève de plantes toxiques et du sang noir prélevé sur les cadavres des Sauvages.

​— C'est le Nectar des Ombres. Il va tenter de dévorer tes organes de l'intérieur. Dompte-le avec ton esprit, ou meurs dans l'agonie.

​Talla but. Ses yeux devinrent instantanément injectés de sang. Il tomba à quatre pattes, vomissant de la bile noire, ses muscles se contractant en des spasmes inhumains. Les autres recrues regardaient avec horreur, mais aucun ne bougea. La terreur de Kwam était désormais plus grande que la peur de la mort.

​La Forge des Moissonneurs

​Pendant que ses disciples agonisaient dans leur transformation, Kwam ne restait pas inactif. Il s'était approprié la vieille forge du village, mais il l'avait transformée en un laboratoire d'alchimie guerrière. Il n'utilisait pas de soufflets ordinaires. En appliquant le Sursaut du Noyau d'Asura à travers ses paumes, il maintenait le foyer à une température telle que le fer devenait blanc, presque liquide.

​Il ne forgeait pas des épées élégantes. Il forgeait des outils d'extermination : les Faux de la Désolation. Des lames lourdes, sombres, dont le tranchant était imprégné de poussière de runes récupérée sur les haches des Sauvages.

​— L'acier seul ne peut pas tuer ce qui vient d'un autre monde, murmurait-il à lui-même, ses mains manipulant le métal brûlant sans aucune protection. Il faut que l'arme ait une âme aussi corrompue que celle qu'elle doit trancher.

​C'est alors que l'Empereur Solon arriva, escorté par ce qui restait de sa garde impériale. Le souverain, autrefois fier et paré d'or, paraissait maintenant minuscule, un vieillard effrayé par le monstre qu'il avait laissé grandir.

​— Kwam... balbutia Solon en entrant dans la forge. Les rapports... ils disent que tu transformes nos fils en monstres. Que tu as tué Zar de tes propres mains. L'Empire est en émoi. Les nobles s'arment contre toi.

​Kwam ne s'arrêta pas de frapper son enclume. Le son du marteau contre le métal sacré résonnait comme un glas.

​— Les nobles s'arment ? dit Kwam sans se retourner. Qu'ils viennent. Leurs épées de bronze serviront de litière à mes nouveaux chiens. Solon, ton Empire est un cadavre que les Sauvages ont déjà commencé à dépecer. Je suis le seul à recoudre les morceaux avec du fil de fer. Retourne dans ton palais et prie pour que je réussisse. Car si je tombe, il n'y aura plus personne pour se souvenir de ton nom.

​L'Empereur recula, suffoqué par l'arrogance glaciale de Kwam. Il vit, derrière le forgeron, les premiers Moissonneurs de Fer sortir de leur transe de douleur. Ils n'étaient plus les jeunes paysans de Djigbê. Leurs corps étaient devenus secs, noueux, leur peau avait pris une teinte grisâtre et leurs yeux... leurs yeux n'avaient plus de pupilles, seulement une lueur d'argent semblable à celle de leur maître.

​La Deuxième Vague

​Le septième jour après la moisson de sang, le signal fut donné. Un cor d'os retentit depuis les montagnes, un son déchirant qui semblait arracher les feuilles des arbres. La deuxième vague des Sauvages de l'Éclipse n'était pas composée de simples cavaliers. C'était la Légion des Tourments.

​Des milliers de géants ébène, protégés par des armures d'os de bêtes mythiques, avançaient en formation serrée. Au milieu d'eux, des sorciers-ombres agitaient des encensoirs d'où s'échappait une fumée qui transformait les ombres des arbres en griffes mortelles.

​Kwam sortit de la forge, sa nouvelle épée — un bloc d'acier noir sans garde — posée sur l'épaule. Derrière lui, les douze survivants du Creuset de Fer, dont Talla, se tenaient en silence. Ils portaient les Faux de la Désolation comme s'ils étaient nés avec.

​— Maître, dit Talla, sa voix n'étant plus qu'un murmure rauque. Ils sont plus nombreux que le sable.

​— Le nombre est une illusion pour ceux qui maîtrisent la Voie de la Fracture Céleste, répondit Kwam. Talla, prends l'aile gauche. Ne cherchez pas à bloquer leurs coups. Passez à travers. Leurs armures sont faites d'os, vos lames sont faites de haine.

​Kwam s'avança vers le pont, là où les corps de la première bataille commençaient à pourrir. Il planta son épée dans le sol et libéra la Résonance de la Terre Profonde. Le sol devant le village se souleva, créant des tranchées abruptes et des pieux de fer jaillissant des profondeurs.

​— Bienvenue dans mon domaine, murmura Kwam.

​La Légion des Tourments s'écrasa contre les défenses. Ce fut un choc de titans. Les sorciers-ombres lancèrent des éclairs de néant, mais Kwam, utilisant l'Art de l'Éveil du Sang, créa un bouclier de pression atmosphérique qui dévia les attaques.

​— Moissonneurs ! À l'attaque !

​Les douze disciples de Kwam s'élancèrent. Ce fut une démonstration de boucherie organisée. Utilisant les techniques simplifiées de la Voie de la Fracture Céleste, ils se déplaçaient en binômes, fauchant les jambes des géants avant de leur sectionner la tête d'un coup de faux circulaire. Ils n'avaient plus peur de la mort, car ils avaient déjà traversé le pire dans le creuset de Kwam.

​Mais au milieu de la mêlée, un Sauvage plus grand que les autres, portant une couronne de vertèbres humaines, fixa Kwam. C'était un Seigneur de l'Éclipse. D'un geste, il fit exploser le pont de bois, isolant Kwam du reste de ses troupes.

​— Tu es la source... gronda le Seigneur dans une langue oubliée que Kwam comprenait par instinct. Ta lumière est trop forte pour ce monde. Nous allons l'éteindre et l'offrir à nos Pères.

​Kwam lâcha son épée. Il n'en avait pas besoin pour ce genre de créature.

​— Ma lumière n'est pas faite pour éclairer, monstre. Elle est faite pour consumer.

​Kwam entra en état de Sursaut du Noyau d'Asura : Phase Deux. Sa peau commença à se fissurer, laissant échapper une vapeur d'argent. Il bondit. Le choc entre Kwam et le Seigneur de l'Éclipse fut tel qu'une onde de choc balaya les combattants alentour sur trente mètres.

​Le Seigneur frappa avec sa masse d'os, mais Kwam l'arrêta d'une seule main, le métal de ses propres os (renforcés par l'alchimie) grinçant sous l'impact. De son autre main, il frappa le poitrail du monstre.

​— Explosion Interne de la Fracture Céleste !

​L'énergie cinétique traversa l'armure d'os et fit exploser le cœur du Seigneur de l'Éclipse à l'intérieur de sa cage thoracique. Le monstre cracha un flot de sang noir avant de s'effondrer, ses yeux bleus s'éteignant lentement.

​Kwam se redressa, sa respiration sifflante. Sa transformation lui coûtait cher. Il sentait ses propres organes protester sous la pression de l'énergie asura. Mais il ne pouvait pas s'arrêter.

​Autour de lui, les Moissonneurs de Fer avaient terminé le nettoyage. Les Sauvages restants, voyant leur seigneur tomber si facilement, battaient en retraite vers les montagnes. Le village était sauvé, pour l'instant.

​Le Prix du Devenir

​Le soir tomba sur un paysage de cauchemar. Talla s'approcha de Kwam, sa faux dégoulinante de noirceur. Il vit son maître assis sur une pierre, le visage marqué par des rides profondes qui n'étaient pas là le matin.

​— Maître... vous saignez, dit Talla avec une pointe de cette humanité qu'il croyait avoir perdue.

​Kwam essuya le filet de sang argenté qui coulait de ses yeux.

— C'est le prix, Talla. Pour chaque miracle que la science ou la force accomplit dans ce monde, une part de l'utilisateur est dévorée. Je ne suis pas un Dieu immortel. Je suis une bougie qui brûle par les deux bouts pour éclairer vos ténèbres.

​Il se leva avec difficulté.

— Rassemble les hommes. Récupérez les armures d'os des défunts. Nous allons les fondre avec notre fer. La prochaine vague ne sera pas composée de soldats. Elle sera composée de dieux. Et nous devrons être prêts à les tuer.

​Talla s'inclina profondément. Il ne voyait plus en Kwam un étranger ou un architecte. Il voyait le seul espoir d'une race humaine condamnée.

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