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Chapter 7 - La Moisson d'Ébène

Le soleil de Kama n'était plus qu'une pièce d'or terne noyée dans un ciel de suie. Sur les plaines qui bordaient le grand fleuve, l'air ne vibrait plus de la chaleur de l'été, mais d'une fréquence basse, un bourdonnement qui faisait saigner les gencives et trembler la porcelaine dans le palais impérial. La réincarnation de Kwam n'était pas un simple transfert d'âme ; c'était une déchirure dans le voile de la réalité. Et par cette déchirure, l'odeur du fer et de la mort s'était engouffrée, attirant les prédateurs des confins du monde.

On les appelait les Sauvages de l'Éclipse. Ils n'appartenaient à aucune carte connue de l'Empire. C'étaient des colosses à la peau noire comme le vide, striée de scarifications qui luisaient d'un bleu spectral lorsqu'ils sentaient la peur. Ils ne venaient pas pour conquérir des terres ou piller de l'or. Ils venaient pour la récolte. Non pas celle du mil ou du sorgho, mais celle des âmes que la présence de Kwam avait "éveillées" et rendues comestibles pour leurs dieux affamés.

Au bord du fleuve, le chaos était total. Les réserves de grains, le trésor de guerre de l'Empire, étaient entassées dans d'immenses silos de pierre. C'était la survie de Kama qui se jouait là. Zar, le Grand Prêtre, s'était avancé avec sa Garde de Sang, tentant de récupérer les clés des greniers au nom d'une divinité qui l'avait déjà abandonné.

— Étranger ! hurla Zar, sa voix brisée par la terreur. Ces réserves sont sacrées ! Tu as attiré ces démons par ta seule présence ! Livre-toi à eux et peut-être épargneront-ils nos cités !

Kwam ne prit même pas la peine de le regarder. Il se tenait debout sur un muret de soutènement, observant l'horizon Nord où la poussière s'élevait en colonnes massives. Sa silhouette de jeune homme de vingt-trois ans paraissait dérisoire face à l'immensité de la menace, mais ceux qui s'approchaient de lui sentaient une chaleur insupportable émaner de sa peau.

— Zar, dit Kwam, et sa voix n'avait plus rien d'humain. Elle résonnait comme le frottement de deux plaques de métal. Les Dieux que tu sers sont des parasites qui se cachent derrière des rideaux de soie. Les Sauvages qui arrivent sont réels. Ils ont faim. Et la seule prière qu'ils comprennent est le bruit des os qui se brisent.

D'un mouvement fluide, presque paresseux, Kwam sauta du muret. Il ne toucha pas le sol, il l'impacta. La terre craquela sous ses pieds. Il fit face à la Garde de Sang de Zar.

— Les grains restent ici. Le peuple mangera. Et quiconque tente de fuir ou de trahir sera considéré comme du bétail pour les Sauvages.

Le capitaine de la garde de Zar, un homme massif couvert de cicatrices, s'avança, le sabre levé.

— Tu n'es qu'un gamin avec des mots étranges. Meurs !

Kwam ne dégaina aucune arme. Il activa l'Art de l'Éveil du Sang : Huitième Porte.

Dans son esprit, le monde se figea. Il voyait chaque particule de poussière en suspension, chaque battement de paupière du capitaine. Il libéra le Sursaut du Noyau d'Asura, forçant son corps à générer une puissance destructrice pure. Ses muscles se densifièrent, ses veines devinrent des câbles d'acier sous sa peau.

Le capitaine lança son coup. Pour Kwam, c'était le mouvement d'un escargot. Utilisant la Voie de la Fracture Céleste, il fit un pas de côté, saisit le poignet de l'homme et, d'une simple pression, pulvérisa l'os du radius. Avant que le capitaine ne puisse hurler, Kwam lui enfonça ses doigts dans l'armure de bronze comme si c'était du beurre, saisissant les côtes pour les écarter. Un bruit de succion atroce emplit l'air. Le capitaine s'effondra, les poumons perforés par ses propres débris osseux.

Zar recula, ses prêtres tombant à genoux. Ce n'était pas de la magie, ni de la simple force. C'était une maîtrise absolue de la léthalité corporelle.

— La Garde de Sang n'existe plus, déclara Kwam, s'essuyant les mains sur une étoffe. Elle appartient désormais au Fer.

C'est alors qu'ils arrivèrent.

La première vague des Sauvages de l'Éclipse perça les fourrés de roseaux. Ils montaient des bêtes de cauchemar, des sortes de félins osseux dont la salive brûlait l'herbe. Le premier sauvage, un géant de trois mètres portant un masque fait d'un crâne de buffle, lança sa hache de pierre noire.

Kwam ne l'esquiva pas. Il leva la main et attrapa la hache au vol. L'onde de choc fit exploser ses manches de tunique, révélant ses bras dont la peau luisait d'une sueur argentée. La hache de pierre, capable de fendre un tronc d'arbre, se fissura dans sa paume.

— Ma réincarnation vous a appelés ? dit Kwam, fixant le géant. Alors soyez les bienvenus à votre propre extinction.

Il s'élança. Il ne courait pas, il se projetait par bonds de dix mètres. Il percuta le premier cavalier avec la force d'un boulet de canon. Le choc pulvérisa la bête et son cavalier en une pluie de sang noir et de fragments d'os. Kwam ne s'arrêta pas. Il devint une ombre erratique, un boucher invisible au milieu de la horde.

Il se battait mains nues, utilisant les coudes, les genoux, appliquant la Voie de la Fracture Céleste à chaque impact. Chaque coup était calculé pour maximiser les dégâts internes. Il brisait les nuques, arrachait les mâchoires, perçait les cœurs. Les Sauvages, habitués à terroriser des populations désarmées, rencontrèrent pour la première fois un prédateur supérieur.

Un Sauvage tenta de le saisir par derrière. Kwam pivota, attrapa la tête du monstre et la frappa contre son propre genou. Le crâne explosa comme une pastèque mûre. Il récupéra une lame courbe sur un cadavre, un morceau de fer brut et lourd. Entre ses mains, cet outil devint un scalpel géant.

Le fleuve se mit à charrier des membres ébène. Les paysans, pétrifiés par la terreur, voyaient leur "Architecte" se transformer en un Dieu de la guerre. Il ne protégeait pas seulement le grain, il vengeait des siècles d'impuissance.

Zar, voyant le massacre, comprit que son règne était fini. Il tenta de ramasser son sceptre pour fuir vers les montagnes, mais une main ensanglantée se referma sur son épaule.

— Où vas-tu, Zar ? murmura Kwam derrière lui. La moisson n'est pas finie.

Kwam souleva le prêtre de terre, le tenant au-dessus du vide, vers le fleuve jonché de morts.

— Tu as passé ta vie à parler de sacrifices aux dieux. Aujourd'hui, tu vas enfin être utile. Tu vas servir d'avertissement.

D'un geste sec, Kwam brisa les jambes de Zar pour l'empêcher de fuir, puis le jeta aux pieds des villageois.

— Cet homme voulait vous vendre. Il préférait voir les Sauvages dévorer vos enfants plutôt que de perdre ses privilèges. Faites-en ce que la justice exige.

La foule, habituée à ramper devant le clergé, hésita une seconde. Puis, une vieille femme dont le fils avait été tué par la Garde de Sang ramassa une pierre. Ce fut le signal. Le lynchage de Zar fut le premier acte de la naissance de la nouvelle Kama.

Kwam se tourna à nouveau vers la plaine. La première vague était anéantie, mais à l'horizon, des milliers d'autres lueurs bleues apparaissaient. Les Sauvages ne s'arrêteraient pas. Ils étaient des millions dans les royaumes de l'ombre, et Kwam était leur phare.

Il ramassa un sac de grains de mil, le plus pur, et le vida sur le sol ensanglanté.

— La terre de Kama a soif, dit-il, ses yeux brillant maintenant d'une lumière d'argent pur. Mais elle ne boira plus les larmes de mon peuple. Elle boira le sang de ceux qui osent poser le pied ici.

Il appela à lui les jeunes hommes du village, ceux qui n'avaient plus rien à perdre.

— Vous vouliez être des paysans ? Oubliez cela. Vous êtes désormais les Moissonneurs de Fer. Je vais vous apprendre à ne plus ressentir la peur. Je vais vous apprendre à transformer votre chair en acier.

Kwam posa sa main sur le sol, et par la Résonance de la Terre Profonde, il fit sortir du sol des piliers de fer brut.

— La guerre ne fait que commencer. Ma venue a provoqué l'apocalypse. Mais je vous promets une chose : avant que je ne tombe, je ferai de ce monde un endroit où même les démons auront peur de marcher.

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