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Chapter 6 - Le Miracle Vert

Le vingt-huitième jour, l'air de la capitale impériale était lourd. Une rumeur rampante courait dans les marchés de la Cité de Poussière : l'étranger allait mourir à l'aube. Le Grand Prêtre Zar avait passé la nuit entière à prier sur le parvis du Grand Temple, s'assurant que chaque citoyen voie sa dévotion face à la « folie » de l'Architecte.

Kwam, lui, ne priait pas. Il était à genoux dans la boue noire, derrière les écuries royales. Il vérifiait l'état de ses jeunes pousses. Dans les fosses qu'il avait préparées, la vie avait explosé. Les gombos affichaient déjà des tiges robustes, d'un vert profond, avec des feuilles larges comme la main d'un homme. À côté, les piments commençaient déjà à pointer, une avance que personne ici n'avait jamais vue.

— C'est l'heure, étranger, résonna la voix glaciale de Talla, le Jardinier en Chef. L'Empereur arrive. Prépare ton cou, car la terre n'a pas parlé selon nos rites.

Kwam se redressa, essuyant ses mains terreuses sur sa tunique. Il regarda le vieil homme avec un calme qui le déstabilisa.

— Elle a parlé, Talla. Mais elle n'a pas besoin de sang pour répondre. Elle a juste besoin qu'on s'occupe d'elle comme d'un nouveau-né.

Le cortège impérial fit une entrée solennelle. L'Empereur Solon marchait en tête, suivi de Zar, dont le sceptre en ivoire cliquetait comme un décompte funèbre. Derrière eux, une foule de curieux se pressait, retenue par les gardes.

Zar s'avança, levant son sceptre.

— Majesté ! Le cycle est achevé. Voyez ce lopin de terre que cet homme a souillé avec des déchets. Les ancêtres devaient le frapper de stérilité.

Il fit un geste dramatique vers la parcelle, s'attendant à y voir de la pourriture. Mais le silence qui suivit fut total. L'Empereur Solon s'avança, les yeux écarquillés. Là où Zar avait prédit le néant, s'étendait un rectangle de verdure luxuriante, vibrant de vie, qui tranchait avec la terre morte du reste du jardin.

— Qu'est-ce que cela signifie, Zar ? demanda l'Empereur d'une voix sourde.

Kwam s'avança et s'inclina. Il savait qu'il devait parler leur langage s'il voulait survivre.

— Majesté, ce n'est pas de la magie. C'est de la justice. La terre est comme un soldat : si vous ne le nourrissez pas, il ne peut pas se battre pour vous. J'ai nourri ce sol avec ce que vous jetiez, et en retour, il vous offre cette force.

Zar rugit :

— Des mensonges ! Il a volé la vie d'ailleurs pour la mettre ici par des rites obscurs !

Kwam ignora le prêtre et s'adressa directement au souverain.

— Regardez vos grands champs sacrés, Majesté. Ils sont vastes, mais les plantes y sont chétives et jaunies. Ici, sur ce petit espace, chaque graine a donné un fruit fort. Si nous traitons toutes vos terres ainsi, ce n'est pas seulement ce jardin qui sera vert, c'est tout l'Empire. Pour chaque panier que vos fermiers récoltent aujourd'hui, je vous en promets deux, voire trois.

L'Empereur s'approcha d'un plant de gombo, touchant une feuille ferme.

— Deux paniers pour un seul ? C'est une promesse audacieuse, Architecte.

— Ce n'est pas une promesse, c'est une certitude, reprit Kwam. Si vous me donnez les terres près du fleuve, je ferai sortir de la poussière de quoi nourrir vos armées et votre peuple, sans avoir besoin de sacrifier une seule bête pour demander la pluie. La terre ne demande pas des prières, elle demande du travail et du respect.

Zar tenta une dernière attaque :

— Ces plantes sont empoisonnées ! La terre rejette cette souillure !

Kwam ramassa une poignée de cette terre noire et riche, et avant que quiconque ne puisse l'en empêcher, il en porta une pincée à sa bouche.

— Elle est pure, Zar. Elle est la vie. Oserez-vous en faire autant, vous qui prétendez la connaître ?

Le Grand Prêtre recula, livide. L'Empereur Solon tourna le dos à Zar et regarda Kwam avec une lueur d'espoir.

— Architecte, tu as gagné ton pari. Mais le jardin ne suffit plus. Je te donne les terres du fleuve. Si à la prochaine récolte, tu ne m'apportes pas ces paniers supplémentaires, Zar aura ta tête. Mais si tu réussis... tu seras l'homme le plus puissant de Kama après moi.

Kwam s'inclina. Il avait gagné une bataille, mais il venait de transformer un prêtre en un ennemi mortel qui n'attendait plus qu'une erreur de sa part pour le frapper.

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